École : tout détruire pour tout reconstruire ?
Et si la crise de l’école française n’était pas seulement une crise de moyens, mais une crise de sens ?
Il suffit d’entrer dans une salle de classe pour comprendre que quelque chose s’est déplacé. Le professeur n’est parfois plus celui qui peut transmettre sereinement un savoir. L’élève n’est parfois plus celui qui accepte l’effort dans le temps. Les parents eux-mêmes ne savent plus toujours ce qu’ils peuvent attendre de l’école. Et l’institution, au prise des réformes successives, les injonctions contradictoires et les urgences sociales, semble ne plus avoir une ligne claire de ce qu’elle attend des uns et des autres.
Pourtant, l’école n’a pas disparu. Elle continue chaque jour à enseigner la lecture, l’écriture, le raisonnement, l’histoire, les sciences, les mathématiques, la littérature et le monde. Des enseignants continuent à transmettre avec passion et exigence. Des élèves continuent à apprendre, à progresser, à découvrir et à s’émanciper.
Mais derrière cette réalité quotidienne demeure une question incontournable : qu’est-ce que l’école doit transmettre aujourd’hui ?
Détruire quoi, exactement ?
Le titre peut sembler provocateur. “Tout détruire pour tout reconstruire” ne signifie évidemment pas raser l’école, supprimer ses programmes ou faire table rase de ce qui existe — ce serait même l’inverse de ce dont elle a besoin. Il s’agit plutôt de détruire certaines représentations devenues incapables de répondre aux défis actuels. Détruire l’idée qu’une réforme supplémentaire suffira. Détruire, aussi, l’idée que l’école pourrait tout porter à la fois — nous y reviendrons.
Détruire aussi l’idée qu’il faudrait choisir entre l’exigence et le bien-être, entre l’autorité et la liberté, entre les connaissances et les compétences, entre la transmission et l’émancipation. Et peut-être, surtout, détruire cette confusion fondamentale selon laquelle faire cours reviendrait simplement à mettre l’élève en situation d’enregistrement de connaissances. Car apprendre demande de l’effort, de la répétition, de la mémorisation, de la concentration, de la frustration, du temps, de la compréhension et du sens. C’est précisément la responsabilité de l’école.
Quand transmettre est devenu suspect
Pendant longtemps, la mission de l’école semblait relativement évidente : apprendre à lire, écrire, compter, comprendre le monde, connaître son histoire, développer son raisonnement, et donner à chaque enfant les moyens de devenir progressivement autonome. Aujourd’hui, cette mission fondamentale s’est considérablement élargie. L’école doit lutter contre les inégalités, prévenir le harcèlement, éduquer au numérique, sensibiliser à l’environnement, développer les compétences psychosociales, accompagner les élèves à besoins particuliers, préparer à l’orientation, former à l’esprit critique, répondre aux transformations technologiques et désormais apprendre à vivre avec l’intelligence artificielle.
Toutes ces missions peuvent être légitimes. Mais une question demeure : qui apprend aux enfants les savoirs fondamentaux qui leur permettront d’aborder leur future vie d’adultes et de citoyens ? L’école ne peut pas devenir une réponse à tous les problèmes de la société. Elle ne peut pas être simultanément une institution d’instruction, un service social, un espace thérapeutique, un lieu de prévention, un laboratoire d’innovation et le dernier rempart contre toutes les fractures sociales. À force de vouloir lui faire tout faire, nous risquons de lui faire oublier ce qu’elle est censée faire en premier : instruire.
Le savoir n’est pas l’ennemi de l’émancipation
Il existe une contradiction apparente au cœur de l’école moderne : nous voulons que les enfants deviennent libres, mais pour devenir libre, il faut disposer de suffisamment de connaissances pour ne pas dépendre constamment de celui qui sait. Lire permet de ne pas dépendre de celui qui lit. Comprendre les mathématiques permet de ne pas dépendre de celui qui maîtrise les chiffres. Connaître l’histoire permet de ne pas dépendre de celui qui raconte le passé à notre place, et comprendre les sciences, de ne pas dépendre de celui qui prétend savoir. Maîtriser la langue, enfin, permet de formuler une pensée qui nous appartient en propre.
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Les neurosciences permettent d’y voir plus clair, entre ce que l’on gagne en confort, et ce que le cerveau risque de perdre en apprentissage.
Le savoir n’enferme pas : il donne des prises sur le monde. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles la question des fondamentaux est devenue si centrale. Le ministère lui-même affirme aujourd’hui que la transmission de connaissances solides doit permettre aux élèves de raisonner, d’exercer leur esprit critique, de s’exprimer et de s’adapter au monde contemporain. Cette idée mérite d’être poussée plus loin : l’école ne transmet pas des savoirs contre l’autonomie, elle transmet des savoirs pour l’autonomie.
Restaurer l’autorité sans revenir à l’autoritarisme
Il existe une autre confusion dont il faudrait sortir : celle qui oppose systématiquement autorité et liberté. L’autorité n’est pas nécessairement la domination — dans sa forme éducative, elle peut être une protection. L’enfant n’a pas besoin d’un adulte qui lui obéit ; il a besoin d’un adulte qui puisse lui dire : “Ici, tu peux apprendre. Ici, tu peux te tromper. Ici, tu dois respecter les autres. Et ici, certaines règles ne sont pas négociables.”
Cette autorité-là ne repose pas sur la peur, mais sur un cadre. Or un cadre n’est pas une limitation arbitraire de la liberté : il est ce qui permet à la liberté de devenir possible. Une classe dans laquelle quelques élèves empêchent les autres de travailler n’est pas une classe plus libre. Une classe dans laquelle l’enseignant doit consacrer une partie de son énergie à obtenir le silence n’est pas une classe plus démocratique. Et un élève qui n’a jamais rencontré de limite claire n’est pas nécessairement un élève plus autonome. L’autorité éducative consiste précisément à créer les conditions dans lesquelles chacun peut apprendre — ce qui suppose aussi de restaurer l’autorité professionnelle des enseignants.
Reconstruire l’enseignant
On demande énormément aux enseignants : transmettre des connaissances, différencier, accompagner, évaluer, prévenir les difficultés, gérer l’hétérogénéité, répondre aux besoins particuliers, entretenir le dialogue avec les familles, intégrer de nouveaux outils numériques, et désormais comprendre l’intelligence artificielle. Mais une question demeure : leur donnons-nous encore suffisamment de reconnaissance, de formation et de liberté professionnelle pour exercer ce métier ?
La question de l’attractivité n’est pas théorique. En 2025, le ministère constatait encore des tensions persistantes dans plusieurs académies et disciplines, malgré une amélioration du nombre de postes non pourvus aux concours. Reconstruire l’école commencera donc nécessairement par reconstruire la place de ceux qui la font vivre. Cela ne signifie pas donner carte blanche aux enseignants, mais leur rendre une véritable responsabilité professionnelle. Un enseignant devrait pouvoir être considéré comme un expert de son métier, capable de s’appuyer sur des programmes clairs, des connaissances scientifiques solides, une formation exigeante et des outils efficaces. Et surtout, il doit pouvoir enseigner.
Revenir à une école qui sait ce qu’elle veut transmettre
La question des programmes est donc essentielle. Une école ne peut pas tout transmettre, et c’est justement pour cela qu’elle doit d’abord donner à chaque enfant un socle intellectuel suffisamment solide pour pouvoir, plus tard, comprendre le monde qui l’entoure : lire, écrire, compter, parler, argumenter, mémoriser, raisonner, comprendre, apprendre à apprendre, connaître l’histoire, les sciences, la littérature, les arts et les institutions. Puis, progressivement, confronter les idées, douter, vérifier, exercer son jugement. Autrement dit : construire les outils intellectuels avant de demander à l’enfant de les utiliser pour comprendre le monde.
L’IA oblige à enclencher le turbo
C’est ici que la réflexion sur l’école rejoint directement celle de notre dossier sur l’intelligence artificielle. Pendant longtemps, l’école a pu être pensée autour d’une question relativement simple : que faut-il apprendre ? Puis le numérique a rendu l’accès au savoir beaucoup plus facile. L’intelligence artificielle franchit une nouvelle étape : elle peut désormais produire une réponse, expliquer un concept, résumer un texte, rédiger un devoir, traduire, calculer, comparer ou proposer une argumentation en quelques secondes.
DE JULES FERRY À L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
Le grand paradoxe de l’école moderne
L’école républicaine a historiquement été pensée comme un instrument d’émancipation par l’accès aux savoirs, qu’en est-il aujourd’hui de son adaptation à l’IA ?
Cela ne rend pas les connaissances inutiles, cela les rend au contraire encore plus importantes. Car pour évaluer une réponse produite par une machine, il faut savoir quelque chose. Pour repérer une erreur, il faut connaître suffisamment le sujet. Pour détecter une manipulation, il faut disposer de références. Pour poser une bonne question, il faut avoir une représentation du problème. Et pour ne pas déléguer son jugement à une machine, il faut d’abord avoir construit son propre jugement. L’IA pourrait donc, paradoxalement, nous ramener à une vérité ancienne : on ne peut pas penser sans matière à penser. L’école de demain ne pourra probablement plus se contenter de demander aux élèves de restituer des informations que les machines savent déjà retrouver ; mais elle devra plus que jamais leur donner les connaissances qui leur permettront de comprendre, questionner, vérifier et transformer ces informations en savoir.
Reconstruire plutôt que réformer sans fin
Le problème de l’école française n’est peut-être pas qu’elle n’a pas été suffisamment réformée. C’est peut-être qu’elle l’a été trop souvent sans que la question fondamentale soit posée : quelle école voulons-nous pour les générations qui viennent ? Une école qui garde les enfants le plus longtemps possible ? Qui prépare à l’emploi ? Qui réduit les inégalités ? Qui transmet une culture commune ? Qui forme des citoyens ? Qui protège ? Qui émancipe ?
La réponse devrait être : tout cela, mais dans un ordre clair. L’école doit instruire pour émanciper. Elle doit transmettre pour permettre de penser. Elle doit poser un cadre pour permettre la liberté. Elle doit élever le niveau de chacun pour réduire les inégalités. Et elle doit donner aux nouvelles générations les outils intellectuels nécessaires pour affronter un monde que nous ne connaissons pas encore.
Refaire de l’école un lieu de promesse
La reconstruction de l’école ne devrait donc pas être une nostalgie du passé. Il ne s’agit pas de revenir à l’école de Jules Ferry, aux méthodes d’hier ou à une époque idéalisée qui n’a jamais réellement existé. Il s’agit plutôt de retrouver ce qui demeure profondément actuel dans la promesse républicaine : chaque enfant doit pouvoir recevoir les connaissances qui lui permettront de ne pas être condamné par son origine.
Cette promesse est aujourd’hui plus importante que jamais, parce que les fractures sociales et les inégalités scolaires persistent, parce que l’information est devenue si abondante qu’elle en devient parfois indiscernable de la désinformation, parce que les écrans captent une part croissante de notre attention, et parce que les intelligences artificielles commencent elles-mêmes à produire une partie de notre environnement intellectuel. Dans ce monde-là, l’école ne peut pas renoncer à l’exigence. Elle doit au contraire devenir le lieu où l’on apprend à résister à la facilité : à la réponse immédiate, à l’opinion instantanée, à l’algorithme, à la distraction permanente, à la tentation de faire faire à une machine ce que nous devrions apprendre à faire nous-mêmes.
Tout détruire ?
Peut-être faut-il finalement reformuler le titre. Il ne s’agit pas de tout détruire, mais de cesser de réparer indéfiniment les murs lorsque ce sont les fondations qu’il faut repenser. Reconstruire l’école ne signifie pas abandonner ce qu’elle est ; cela signifie retrouver ce qu’elle doit être.
Un lieu où l’on apprend, où l’on travaille, où l’on transmet. Un lieu où l’on peut se tromper sans être humilié, où l’autorité protège, où l’effort a du sens. Un lieu où l’enfant découvre des mondes auxquels son milieu d’origine ne lui aurait peut-être jamais donné accès. Un lieu où l’on apprend à distinguer un fait d’une opinion, une preuve d’une affirmation, une connaissance d’une croyance, et où l’on construit, progressivement, cette capacité essentielle : penser par soi-même.
Car c’est peut-être cela, au fond, la véritable mission de l’école. Non pas apprendre aux enfants à vivre dans le monde que nous connaissons, mais leur donner suffisamment de connaissances, de méthode, de culture, de confiance et de discernement pour construire celui que nous ne connaissons pas encore.
Et si l’école de demain doit être reconstruite, ce ne sera donc pas pour faire table rase du passé, mais pour renouer avec sa promesse la plus ambitieuse : faire de chaque enfant un être capable de comprendre le monde, d’y prendre sa place, et de ne jamais abandonner à d’autres le soin de penser à sa place.
Et si la crise de l’école française n’était pas seulement une crise de moyens, mais une crise de sens ?
Les évaluations nationales montrent une situation contrastée : certains acquis progressent ou se stabilisent, mais les difficultés dans plusieurs apprentissages fondamentaux se creusent, les écarts entre élèves restent marqués et le sujet de la santé mentale des élèves prend de l’ampleur.
Alors que faut-il sauver dans ce qui existe et que faut-il avoir le courage de déconstruire de ce qui ne fonctionne plus, tout en préservant l’âme de l’école : transmettre, aider à grandir, émanciper ?
Dossier
L’intelligence artificielle et l’école de demain
L’intelligence artificielle change notre rapport aux connaissances. Ce dossier explore les défis, les compétences et les transformations nécessaires pour construire l’école de demain.
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