Grandir : le lien, un enjeu majeur

Illustration poétique représentant une jeune femme isolée au milieu de la nature, exprimant son désarroi, avec une maison éloignée en arrière-plan.

Dans une interview accordée à Marianne, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik invitait à réfléchir aux dérives possibles d’une certaine vision contemporaine du développement personnel, notamment lorsqu’elle conduit à une valorisation excessive de l’individu au détriment du lien aux autres.

À l’heure où les enfants et les adolescents grandissent dans une société marquée par l’hyperconnexion, la compétition, l’exposition permanente aux modèles de réussite individuelle et la recherche d’une autonomie toujours plus précoce, une question essentielle se pose : qu’apprenons-nous réellement aux jeunes générations sur ce qui nous construit en tant qu’êtres humains ?

Car si apprendre à se connaître, développer sa confiance en soi et cultiver son autonomie sont des étapes fondamentales du développement de l’enfant, elles ne peuvent se construire indépendamment des liens qui nous entourent. L’être humain ne grandit pas seul : il se construit dans la relation.

L’enfant ne devient pas lui-même sans les autres

La théorie de l’attachement, développée par le psychiatre et psychanalyste John Bowlby puis enrichie par les travaux de Mary Ainsworth, a profondément transformé notre compréhension du développement de l’enfant.

Elle montre que les premiers liens affectifs jouent un rôle déterminant dans la construction de la sécurité intérieure. Un enfant qui se sent suffisamment aimé, reconnu et protégé développe progressivement la confiance nécessaire pour explorer le monde, prendre des initiatives et devenir autonome.

Contrairement à une idée parfois véhiculée aujourd’hui, l’autonomie ne naît pas de l’indépendance absolue. Elle prend racine dans une sécurité affective construite grâce aux autres. Un enfant n’apprend pas à avancer seul parce qu’on lui demande de devenir fort. Il apprend à avancer parce qu’il a d’abord rencontré des adultes capables de lui offrir un cadre sécurisant, une présence stable et un regard bienveillant.

Quand la culture de la performance fragilise le lien

Notre époque valorise largement la réussite individuelle : être performant, se dépasser, devenir “la meilleure version de soi-même”, construire son propre bonheur. Ces messages peuvent être stimulants lorsqu’ils encouragent la curiosité, l’effort ou la connaissance de soi. Mais ils deviennent problématiques lorsqu’ils laissent entendre que chacun serait entièrement responsable de son bonheur, de sa réussite ou de ses difficultés.

Chez les jeunes, ces injonctions peuvent générer une pression importante : celle de devoir être autonome très tôt, de maîtriser ses émotions, de réussir son parcours, de construire son identité… parfois sans disposer encore des ressources affectives nécessaires.

L’enfant et l’adolescent ont pourtant besoin d’expérimenter une réalité essentielle : nous avons besoin des autres. Demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse. Être attaché à quelqu’un ne signifie pas être dépendant. Aimer et être aimé ne sont pas des obstacles à la liberté.

Une jeunesse qui cherche le lien mais qui en a peur

Boris Cyrulnik observe chez certains jeunes une difficulté croissante à s’engager dans des relations profondes, notamment dans la sphère amoureuse. La peur de souffrir, d’être rejeté ou de perdre son autonomie peut parfois conduire certains adolescents ou jeunes adultes à éviter l’attachement.

Cette difficulté ne traduit pas une incapacité à aimer, mais plutôt une évolution culturelle dans laquelle les relations peuvent être davantage envisagées sous l’angle du choix permanent, de la consommation ou de la facilité.

Les réseaux sociaux, la multiplication des interactions virtuelles et l’immédiateté des échanges transforment également notre rapport aux autres. Ils offrent de nouvelles possibilités de connexion, mais peuvent aussi fragiliser l’apprentissage de compétences essentielles : écouter, patienter, négocier, réparer une relation après un conflit, accepter la différence.

Or ces compétences relationnelles ne sont pas innées. Elles s’apprennent.

L’éducation au lien : une responsabilité collective

Si nous voulons préparer les générations de demain à construire une société plus équilibrée, l’éducation ne peut pas se limiter aux apprentissages scolaires ou aux compétences techniques.
Elle doit aussi transmettre ce qui permet de devenir pleinement humain : la capacité à créer des liens, à comprendre ses émotions, à respecter celles des autres, à coopérer et à prendre soin du collectif.

Cela commence dès l’enfance, dans la famille, à l’école et dans toutes les structures qui accompagnent les jeunes. Éduquer un enfant, ce n’est pas seulement lui apprendre à réussir. C’est aussi lui apprendre à vivre avec les autres.

C’est lui transmettre que :

  • l’autonomie n’est pas l’absence de besoin des autres, mais la capacité à avancer avec des liens solides
  • la confiance en soi se construit aussi grâce au regard positif que les autres portent sur nous
  • les émotions ne sont pas des faiblesses à supprimer, mais des messages à comprendre
  • prendre soin des relations est une compétence essentielle pour l’avenir

Replacer le lien au cœur du projet éducatif ?

La société de demain sera façonnée par les enfants que nous accompagnons aujourd’hui.
Si nous voulons construire un monde plus humain, il est essentiel de dépasser une vision individualiste de la réussite. Les jeunes générations auront besoin de connaissances, de compétences numériques et d’adaptabilité, mais elles auront aussi besoin d’empathie, de solidarité et d’une capacité profonde à créer du lien.

L’éducation a donc une mission fondamentale : permettre à chaque enfant de devenir un individu singulier, capable de penser par lui-même, tout en restant profondément relié aux autres.
Car c’est peut-être là le véritable équilibre à transmettre aux générations de demain : apprendre à être soi, sans jamais oublier que nous devenons aussi nous-mêmes grâce aux relations qui nous construisent.