2. Former des citoyens libres à l’ère des intelligences artificielles
Dossier~ L’intelligence artificielle et l’école de demain > Chapitre 2 : former des citoyens libres
L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement les outils dont nous disposons pour apprendre. Elle modifie progressivement notre rapport au savoir, à l’information, à l’effort intellectuel et, plus largement, à notre capacité à nous faire une opinion par nous-mêmes.
C’est là que se situe l’un des enjeux les plus profonds pour l’école.
Depuis ses origines, l’école républicaine ne s’est jamais donné pour seule mission de transmettre des connaissances. Elle a aussi cherché à former des individus capables de comprendre le monde, d’exercer leur jugement et de participer à la vie collective en citoyens libres. Or, cette ambition se trouve aujourd’hui confrontée à un environnement informationnel inédit.
Les intelligences artificielles peuvent produire un texte, expliquer une notion, résumer un document, générer une image ou proposer une réponse en quelques secondes. Dans le même temps, les algorithmes organisent ce que nous voyons, orientent notre attention et peuvent amplifier certaines opinions. Les contenus synthétiques deviennent plus nombreux, plus convaincants et parfois difficiles à distinguer de ceux produits par des humains.
Que devient alors l’apprentissage lorsque la réponse est immédiatement disponible ? Que devient l’esprit critique lorsque l’information est abondante mais que sa fiabilité est difficile à évaluer ? Et que devient l’autonomie intellectuelle lorsque la machine peut progressivement prendre en charge une partie des opérations qui permettaient justement de construire notre propre pensée ?
Ces questions ne relèvent plus de la science-fiction. Elles commencent à se poser dans les classes, dans les pratiques des élèves et des enseignants, mais aussi dans notre vie quotidienne.
Le risque n’est pas nécessairement que les machines « pensent à notre place ». Il est plus subtil : que nous renoncions progressivement à certaines activités intellectuelles parce qu’elles peuvent être réalisées plus rapidement par elles. Chercher, lire, mémoriser, formuler, argumenter, vérifier, comparer, résoudre un problème ou chercher ses propres mots sont autant d’opérations qui ne produisent pas seulement un résultat : elles participent à la construction de nos capacités de raisonnement.
L’enjeu est donc de comprendre ce que l’intelligence artificielle change réellement dans les apprentissages et dans la formation du jugement. Quels usages peuvent enrichir l’éducation ? Lesquels risquent au contraire d’affaiblir certains apprentissages ? Quelles conséquences peut-on déjà observer ? Que nous apprennent les neurosciences, les sciences de l’éducation, les travaux sur le numérique et les premières expériences menées avec l’IA ?
Ce chapitre ne cherche pas encore à définir l’école idéale de demain. Il propose d’abord de regarder ce qui est en train de se produire.
Car avant de décider ce que l’école devra transmettre demain, il faut comprendre ce que l’intelligence artificielle est en train de changer aujourd’hui — dans notre rapport au savoir, dans nos manières d’apprendre et, peut-être, dans notre manière de penser.
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